L’autorité éducative en question

-En tant que membre de la communauté éducative d’un établissement scolaire et en tant qu’enseignant, la question de l’autorité est centrale pour l’enseignant-documentaliste. Elle fait partie des enjeux qui facilitent la réussite scolaire des élèves mais aussi leur réussite sociale et professionnelle en permettant la transmission de savoirs par l’enseignant ou éventuellement un autre membre de l’équipe éducative. Cette question est d’autant plus préoccupante pour un futur enseignant-documentaliste dont la vision de cette autorité dans un cadre scolaire est modelée par ses souvenirs, ses représentations et celles de la société en général. Or, l’autorité est trop souvent associée à la notion de charisme, de force ou de violence et cela même dans un établissement scolaire. Lors d’un entretien d’embauche pour un poste d’assistant d’éducation, un chef d’établissement m’a confronté à cette question : « c’est quoi l’autorité pour vous ? ». Après lui avoir répondu que l’autorité était quelque chose qui s’acquérait, il m’a répondu, que selon lui que l’autorité était naturel et qu’elle était de l’ordre du charisme. Or peut-on apprendre à un élève et le former à la vie sociale et professionnelle avec cette vision de l’autorité ?

 

-La notion d’autorité est complexe. Elle a évolué et connu plusieurs acceptations. Comme le souligne Alexandre Serres[1], la notion d’autorité revêt deux significations à l’époque romaine. En effet, le terme auctoritas revêt deux sens : « pouvoir d’imposer l’obéissance » ; « Le crédit d’un écrivain, d’un texte et notamment d’un texte révélé. » Selon Anna Arendt qui a théorisé cette notion dans La Crise de la culture[2], l’autorité ne peut reposer sur la force puisqu’elle doit s’imposer par elle-même, étant reconnue légitime ou légale par les autres ; mais en s’inscrivant également dans un système hiérarchique, elle ne peut pas non plus reposer sur l’argumentation, la persuasion qui suppose une discussion libre entre égaux. La définition de Georges Burdeau rejoint celle d’Anna Arendt. Pour lui l’autorité c’est le pouvoir d’obtenir, sans recours à la contrainte physique, un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis. Ces deux définitions proposaient nous amènent au même constat résumé par Fernand Oury et Jacques Pain par cette phrase : « celui qui fait autorité… n’est pas autoritaire »[3]. Avec la montée de l’individualisme dans notre société, l’autorité qui allait de soi auparavant et notamment dans l’éducation nécessite maintenant parole, explication – voire négociation – pour recueillir l’adhésion de ceux sur lesquels elle s’exerce. La notion d’autorité éducative est donc complexe d’autant plus qu’elle est mouvante. En effet, Marcellin identifie trois aspects de l’autorité à savoir « être l’autorité », « avoir autorité » et « faire autorité ». Cette vision triangulaire de l’autorité permet de mettre en avant tous les éléments constitutifs de l’autorité.

A travers l’expression d’être autorité se dégage la notion d’autorité statutaire qui est celle de la fonction d’une personne dans un cadre institutionnel donné. Comme le souligne Bruno Robbes[4], cette dimension statutaire de l’autorité à l’école est à la fois générationnelle et institutionnelle. La distinction d’âge entre l’adulte et l’enfant dans le cadre scolaire fonde la relation d’autorité d’enseignement à l’école avant même d’envisager la question du statut. D’ailleurs, un jeune enseignant peut être confronté à ce problème, notamment avec des élèves de lycée. Dans un second temps, comme le souligne Paul Nimier[5], l’Education nationale investit l’enseignant d’une certaine autorité. L’autorité provient d’un cadre (représentant de l’institution) qui a été fixé. Il ne vient pas de l’enseignant. Celui-ci est investit comme professeur par une institution dont il reconnaît l’autorité. Ainsi, l’enseignant, comme l’élève est soumis à une autorité. Cet aspect de l’autorité peut constituer une bonne façon de désamorcer certains conflits qui peuvent surgir en classe. En effet, l’autorité n’est pas celle de l’individu mais de l’institution. Ainsi, s’il y a opposition c’est au cadre fixé par l’institution, et notamment le règlement intérieur et non l’enseignant. En tant qu’assistant d’éducation, j’ai souvent été amené à expliquer cela aux élèves. Il existe des règles dans l’internat que je suis tenu de faire respecter. C’est justement une partie de mon travail de les faire respecter.

L’expression « avoir autorité » renvoi à la notion d’autorité de l’auteur. Elle repose sur la confiance suffisante en soi pour se confronter à l’autre avec son savoir et ses manques. L’enseignant va s’autoriserprogressivement à assumer un statut et à être crédible. Cela passe notamment par un phénomène de mise en scène. En effet, l’enseignant va adopter une posture, un langage et un comportement. Elle passe également pour l’enseignant par des compétences disciplinaires. De par mon expérience de documentaliste, il est vrai qu’une connaissance pointue du sujet évoqué dans le cours facilite la crédibilité, donne confiance et permet d’asseoir une certaine autorité dans la classe. A l’inverse, être repris par un élève et ou ne pas pouvoir répondre à une question d’un élève peut égratigner l’autorité du professeur. Bruno Robbes souligne que cette autorité est le résultat d’un processus de toute une vie, et qu’elle tend à ouvrir à son interlocuteur des voies vers l’autonomie afin qu’il acquière lui-même cette autonomie[6]. On rejoint alors les finalités de l’éducation qui est de construire des sujets autonomes capables de se contraindre.

A travers l’expression de « faire avec », Bruno Robbes décrit les savoirs d’action mobilisés par l’enseignant dans sa pratique de l’autorité en classe. Ainsi, l’autorité est avant tout une capacité fonctionnelle. Elle est constituée de l’ensemble des savoirs, capacités ou compétences que l’individu déploie en situation avec des élèves. Dans un établissement, cette relation d’autorité est toujours contextualisée avec l’élève et la classe. Cette notion de faire est au centre de la notion d l’autorité dans la mesure où l’être et l’avoir en sont dépendants.

 

-Cette place centrale de la notion de « faire » autorité implique pour l’enseignant un ensemble de gestes, d’attitudes, de comportements et de réactions qui mettent en jeu des savoirs et des capacités.

Le premier savoir de l’enseignant consiste à s’appuyer sur les dispositifs qu’il met en place, à y renvoyer les élèves. Il s’agit d’instaurer des règles et des rites faisant comprendre à l’élève que tout n’est pas permis. La première tâche du maître va consister à se positionner statutairement, à se démarquer des rôles habituels, des images antérieures, des pratiques autoritaires que les élèves ont pu connaître. Comme le souligne, Claudia Renau[7], il est nécessaire de donner un cadre aux élèves. Dès la première séance, ce cadre doit être connu des élèves que ce soit pour les bavardages, les retards, l’oubli des affaires ou encore le travail donné à la maison. Il est nécessaire de se tenir à ce cadre sous peine d’être discrédité par les élèves ou de créer des situations dans laquelle des élèves peuvent nous reprocher de ne pas appliquer les mêmes sanctions pour les mêmes individus. Paul Nimier parle de capacité à organiser la vie d’un groupe pour lui permettre, au mieux, d’accomplir une tâche (acquisition d’un concept, réalisation d’un devoir…)[8]. Afin d’asseoir son autorité, l’enseignant doit pouvoir maintenir un cadre et faciliter la tache du groupe. C’est dans la mesure où les élèves sentent que l’enseignant est capable d’organiser sa classe pour la conduire vers un objectif qu’ils désirent eux-mêmes atteindre, que son autorité sera reconnue et acceptée par eux. Pour faciliter le respect de ce cadre aux élèves, Yves Guégan[9] propose notamment d’instaurer des règles d’or. Cette démarche consiste à mettre en place des règles de vie en classe avec la participation des élèves qui s’engagent alors à les respecter. Cela permet l’émergence d’une norme coopérative au sein de laquelle le groupe se prend en charge et l’enseignant joue le rôle d’arbitre.

Il existe une multiplicité de situations dans laquelle l’enseignant doit réagir de façon à assurer le climat de la classe propice à l’apprentissage. Parmi elles, on peut donner pour exemple une situation conflictuelle entre deux élèves, une lenteur dans la mise au travail, un élève turbulent ou insolent. A travers ces différentes situations, l’enseignant doit développer un ensemble de mécanismes relatés par Bruno Robbes[10] : observer, évaluer la situation et mettre en place une stratégie d’action. Ce mécanisme rejoint la capacité à comprendre ce qui se passe dans un groupe classe à un instant donné pour reprendre les mots de Paul Nimier. Cette capacité est de l’ordre de l’écoute. Le fait de prendre une décision décontextualisée et inadaptée par rapport à la situation réelle de la classe provoque un affaiblissement de l’autorité de l’enseignant aux yeux des élèves. L’enseignant doit donc comprendre ce qui se passe dans la classe afin de prendre les bonnes décisions.

L’autorité est une modalité de communication. La communication dans toutes ses dimensions corporelles (verbale et non verbale : regard, gestuelle, proxémique…) joue un rôle essentiel dans la transmission des messages d’autorité. C’est aussi un phénomène social et relationnel. C’est donc par la discussion et la prise en compte de l’autre que l’on peut faire preuve d’autorité. Au cours de mes séances, j‘ai pu constater qu’un élève dissiper est potentiellement un élève qui s’ennuie et qui n’est pas sollicité. A partir de là, je vais le solliciter plus particulièrement afin qu’il se sente concerner par le cours. Il est donc important pour l’enseignant de bien connaître ses élèves, leurs comportements et de composer avec. Cela permet notamment de pouvoir développer des ruses éducatives pour reprendre les termes d’Yves Guégan. Le maintien de l’ordre passe donc par l’organisation d’un espace et d’un temps socialisé dans lequel les élèves vont pouvoir construire leur apprentissage. De ce fait l’autorité n’est pas séparable de la façon dont les enseignants pensent et organisent leur apprentissages.

 

-Comme nous l’avons vu l’autorité éducative passe donc par la mise en place d’un cadre fixé par le professeur avec ou sans les élèves. Une fois se cadre fixé, le professeur va mobiliser un ensemble de savoirs communicationnels et relationnels prenant en compte les élèves. Néanmoins, toutes ces dispositions n’empêchent pas certains élèves d’avoir une attitude qui perturbe le cours et met à mal le climat de la classe et la construction des apprentissages. Il se pose alors la question de la sanction éducative.

J’ai souvent considéré la sanction comme un constat d’échec et comme une situation de confrontation avec l’élève malsaine allant même jusqu’à l’éviter lorsqu’elle s’avérait nécessaire. Or à travers mes lectures, j’ai pu découvrir qu’elle peut avoir une valeur formatrice et qu’elle est indissociable de la préservation d’un climat scolaire propice à l’apprentissage. Or pour cela, elle ne doit pas être humiliante, elle doit avoir une valeur éducative et non une valeur expiatoire. Elle doit avoir une valeur psychologique c’est-à-dire qu’elle doit participer à la construction et à la structuration du sujet. Elle doit avoir également une valeur politique. La sanction éducative vise à responsabiliser l’enfant, à instaurer ou à réhabiliter l’instance de la loi garante du vivre ensemble.

Pour ce faire la sanction éducative répond à des principes que l’on retrouve dans la circulaire n° 2000-105 du 11 juillet 2000[11] concernant les procédures disciplinaires. En aucun cas, elle ne doit viser un groupe. En effet, elle met en cause la responsabilité individuelle. Néanmoins, elle ne sanctionne pas la personne mais un acte en particulier dans un contexte particulier. Pour que l’élève le comprenne et qu’il ne développe pas un sentiment de persécution comme cela peut arriver avec un élève régulièrement turbulent, il est nécessaire de l’expliquer à l’élève. C’est d’ailleurs en l’expliquant qu’elle peut être accompagné d’un acte de réflexion de la part de l’élève. En effet, la sanction éducative est censée former un individu responsable et doit donc amener à une prise de conscience de son acte. C’est notamment pour cette raison qu’il est primordiale pour l’enseignant de ne jamais passer au dessus d’un acte déviant d’un élève et cela d’autant plus qu’elle participe à la construction de l’élève. Elle permet de marquer et d’établir des limites. Afin de faciliter cette compréhension et cette responsabilisation de l’élève, il est d’ailleurs possible de faire participer l’élève à l’élaboration des règles de vie. Cela permet à l’élève d’exercer son esprit critique au sujet de son propre comportement et de celui du groupe et qu’à l’occasion il réfléchisse sur son acte et ses conséquences ce qui l’amènera à modifier son comportement. Afin de parvenir à sensibiliser l’élève, il est nécessaire qu’elle ne soit pas impulsive et chargé d’émotion. Or c’est souvent le cas. En effet, certains enseignants prononcent des sanctions du fait d’être excéder par le comportement d’un élève perturbateur et prononce une sanction trop souvent sous le coup de la colère. Personnellement, dans une situation où un élève perturbe le climat de la classe malgré mes mises en garde orale, je lui dit qu’une sanction va être prise et de venir me voir à la fin de l’heure. Cela me permet de continuer mon cours et de prendre du recul par rapport à la situation. J’ai constaté à plusieurs reprises que cette méthode me permettait d’être beaucoup plus calme et de ne pas sanctionner de façon impulsive. En effet, cette sanction doit être proportionnelle et graduée comme le souligne la circulaire du 11 juillet 2000 concernant les procédures disciplinaires.

 

-Pour conclure, les trois facettes de la notion d’autorité éducative en fait quelque chose de mouvant. En effet, l’autorité n’est jamais acquise une fois pour toutes notamment du fait qu’elle soit systématiquement contextuelle. Elle s’établit en situation dans un réglage constant et précaire entre être, avoir et faire. Elle se construit dans la prise en compte de l’élève et par conséquent avec lui. Ainsi, l’autorité éducative, c’est avant tout des savoirs et des capacités à mettre en œuvre dans une situation donnée. Il est nécessaire pour l’enseignant de rester vigilant au risque de tomber dans un autoritarisme néfaste pour le climat scolaire et l’éducation à la citoyenneté des élèves. Ces capacités et ces savoirs s’acquièrent tout au long d’une carrière professionnelle. A cela s’ajoute l’expérience qui constitue un atout et tout particulièrement dans la gestion des situations de crise. Il n’y a donc rien de « naturel » ou relevant du charisme dans l’autorité éducative.

L’autorité est un élément indispensable de la posture professionnel de l’enseignant dans la mesure où elle participe à la formation des élèves en tant que citoyen responsable de ses actes et qu’elle permet de créer un climat favorable à l’apprentissage. Elle est donc un outil pour répondre aux missions de l’école.

 

Bibliographie :

-Guégan Y. (2008) Les Ruses éducatives. 100 stratégies pour mobiliser les élèves, ESF, 2008

-Nimier J.. Dix conseils pour…Asseoir son autorité. Site de l’académie de Nancy-Metz [En ligne]. http://www4.ac-nancy-metz.fr/ien57yutz/IMG/pdf/Asseoir_son_autorite.pdf

-Renau C. (2003). Je ne crois pas en l’autorité. Site personnel d’Eric Ranguin [En ligne]. http://erra.perso.neuf.fr/ranguin/renau/conseils.htm

-Renau C.. Conseils à un jeune collègue de la part d’un moins jeune. Site personnel d’Eric Ranguin [En ligne]. http://erra.perso.neuf.fr/ranguin/renau/conseils.htm

-Robbes, B. (2006). Les trois conceptions actuelles de l’autorité. Site du CRAP Cahiers pédagogiques [En ligne]. http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?articl e2283 (page consultée le 11 décembre 2009).

-Serres A. Dans le labyrinthe : évaluer l’information sur internet, C & F Éditions, 2012

-B.O.  Spécial N°8 du 13 juillet 2000. Procédures disciplinaires et règlement intérieur et organisation des procédures disciplinaires dans les collèges et lycées et les établissements régionaux d’enseignement adapté. Site de l’éducation nationale [En ligne]. http://www.education.gouv.fr/bo/2000/special8/default.htm

 

[1]Serres A. Dans le labyrinthe : évaluer l’information sur internet, C & F Éditions, 2012

[2] Arendt H. la crise de la culture, Gallimard, 1989

[3] Robbes, B. (2006). Les trois conceptions actuelles de l’autorité. Site du CRAP Cahiers pédagogiques [En ligne]. http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?articl e2283 (page consultée le 11 décembre 2009).

[4] Robbes, B. (2006). Les trois conceptions actuelles de l’autorité. Site du CRAP Cahiers pédagogiques [En ligne]. http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?articl e2283 (page consultée le 11 décembre 2009).

[5] -Nimier J.. Dix conseils pour…Asseoir son autorité. Site de l’académie de Nancy-Metz [En ligne]. http://www4.ac-nancy-metz.fr/ien57yutz/IMG/pdf/Asseoir_son_autorite.pdf

[6] Robbes, B. (2006). Les trois conceptions actuelles de l’autorité. Site du CRAP Cahiers pédagogiques [En ligne]. http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?articl e2283 (page consultée le 11 décembre 2009).

[7] Renau C.. Conseils à un jeune collègue de la part d’un moins jeune. Site personnel d’Eric Ranguin [En ligne]. http://erra.perso.neuf.fr/ranguin/renau/conseils.htm

[8] Nimier J.. Dix conseils pour…Asseoir son autorité. Site de l’académie de Nancy-Metz [En ligne]. http://www4.ac-nancy-metz.fr/ien57yutz/IMG/pdf/Asseoir_son_autorite.pdf

[9]Guégan Y. (2008) Les Ruses éducatives. 100 stratégies pour mobiliser les élèves, ESF, 2008

[10]Robbes, B. (2006). Les trois conceptions actuelles de l’autorité. Site du CRAP Cahiers pédagogiques [En ligne]. http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?articl e2283 (page consultée le 11 décembre 2009).

[11]B.O.  Spécial N°8 du 13 juillet 2000. Procédures disciplinaires et règlement intérieur et organisation des procédures disciplinaires dans les collèges et lycées et les établissements régionaux d’enseignement adapté. Site de l’éducation nationale [En ligne]. http://www.education.gouv.fr/bo/2000/special8/default.htm

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